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Non, l’étude pesticides/cancer ne concerne pas la France — et elle ne prouve pas de causalité

Non, l’étude pesticides/cancer ne concerne pas la France — et elle ne prouve pas de causalité

Un tweet du collectif @EnfantsSansPest, relayant un article de Stéphane Foucart dans Le Monde, présente une étude publiée le 1er avril 2026 dans Nature Health comme prouvant un lien entre pesticides et cancer « à l’échelle d’un pays ». Sous-entendu : la France. L’étude porte sur le Pérou. Et elle ne prouve pas de causalité. Géraldine Woessner (Le Point) a décortiqué les biais en 18 tweets.

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Enfants Sans Pesticides @EnfantsSansPest
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La réalité

Le tweet — et l’article de Foucart qui l’alimente — commet trois glissements en une phrase : il transforme une corrélation en lien, il transforme une étude au Pérou en signal pour la France, et il transforme une simulation en mesure réelle. Ce sont précisément les trois points décortiqués par la journaliste Géraldine Woessner dans son thread #UnJourUneFakeNews.

Biais 1 : corrélation ≠ causalité

L’étude, publiée dans Nature Health, montre une coïncidence spatiale entre les zones à fort risque modélisé de pesticides et les zones à forte incidence de cancer. C’est une étude écologique — elle travaille sur des données groupées par district, pas sur des individus suivis dans le temps. En science, une association écologique est un signal d’alerte, pas une preuve de causalité. Les auteurs eux-mêmes insistent sur la nécessité d’études individuelles complémentaires. Foucart écrit « lien » et « effets ». C’est le premier glissement.

Biais 2 : c’est une simulation, pas des mesures

Les chercheurs ont modélisé la dispersion de 31 pesticides dans l’environnement péruvien sur plus de 124 millions de cases de 100m × 100m. Aucune mesure directe dans l’air, l’eau ou le sol. C’est une simulation — sophistiquée, mais une simulation. Elle a été validée sur 50 échantillons de cheveux pour 34 millions d’habitants répartis sur 1,28 million de km². L’indice de Moran (mesure de la corrélation spatiale entre cheveux et zones modélisées) est de 0,42 — corrélation positive mais modérée. Les auteurs en sont conscients et appellent à des études à large échelle.

Biais 3 : le 840% est l’extrême, pas la norme

L’article du Monde met en avant une élévation du risque « de 14% à 840% ». Woessner note que l’accent est mis sur les extrêmes du modèle, relevés dans 436 hotspots. La moyenne selon l’étude est de ×2,52 (+152%). Ces zones étant souvent rurales et pauvres, les facteurs confondants (alimentation, accès aux soins, génétique locale) sont difficiles à exclure — ce que l’article ne mentionne pas.

Biais 4 : la plupart des 31 pesticides sont interdits en France

L’article précise que l’étude porte sur les 31 pesticides « les plus utilisés » au Pérou, sans mentionner que la plupart sont interdits en France et en Europe, ou très fortement restreints, certains depuis des décennies. Au Pérou, les populations sont exposées en moyenne à 12 pesticides simultanément, contre environ 4 en France. Extrapoler directement la conclusion au contexte français est scientifiquement injustifié.

Biais 5 : 36 patients malades sans groupe contrôle

Les analyses biologiques à l’Institut Pasteur — présentées comme une « preuve » qui « bat en brèche » l’évaluation réglementaire — ont été conduites sur 36 patients déjà atteints d’un cancer du foie vivant dans des zones à haut risque modélisé. Il n’y a pas de groupe contrôle (personnes en bonne santé, exposées ou non). La « signature » d’exposition trouvée est intéressante — mais elle peut aussi provenir d’autres facteurs locaux : génétique andine, hépatite B non détectée, pauvreté.

Ce que l’étude dit vraiment

L’étude est sérieuse et apporte une contribution réelle : c’est la première à montrer que l’évaluation réglementaire substance par substance est insuffisante pour mesurer les risques des mélanges. Ce message mérite d’être entendu. Il n’a pas besoin d’être habillé en causalité prouvée pour être pris au sérieux — et c’est précisément ce que fait l’article de Foucart, relayé sans filtre par le collectif @EnfantsSansPest.

Sources