Taddei et le double standard décolonial : vrai sur les dates, fragile sur le raisonnement
Dans un extrait d’émission qui circule depuis 2017, Frédéric Taddei rappelle que les conquêtes arabes ont duré bien plus longtemps en Espagne que la présence européenne en Amérique. Les chiffres sont globalement exacts. Mais l’argument construit dessus s’effondre à l’examen.
Info
La réalité
Cette citation est extraite de l’émission Hier, aujourd’hui et demain sur France 2 (vers 2017), où Taddei interrogeait l’écrivaine sénégalaise Fatou Diome sur l’esclavage et la colonisation. Le clip est depuis régulièrement relayé par des comptes souverainistes, nationalistes et identitaires — notamment @Gaspard_Skoda, compte Frexit franco-québécois — pour « démonter » le discours décolonial.
Les chiffres : globalement exacts, légèrement arrondis
La présence musulmane dans la péninsule ibérique — Al-Andalus — couvre la période 711 à 1492, soit 781 ans. Les historiens parlent couramment de « sept à huit siècles » ou « près de 800 ans ». Taddei dit « 700 ans » : c’est une sous-estimation d’environ 80 ans, mais l’ordre de grandeur est défendable.
La colonisation européenne des Amériques débute avec Christophe Colomb en 1492. En 2017 (date probable du propos), cela représentait 525 ans de présence européenne. Al-Andalus avait donc duré 250 ans de plus à l’époque. Sur ce point précis, Taddei a raison.
« Les Arabes ont colonisé le Maghreb » : une simplification ethnique
Les conquêtes du Maghreb (647–709) puis de l’Espagne (à partir de 711) ont été menées par des forces arabo-berbères. Tariq ibn Ziyad, le commandant qui franchit le détroit de Gibraltar en 711, était lui-même très probablement berbère. Réduire ces conquêtes aux seuls « Arabes » efface les populations amazighes (berbères) qui constituaient l’essentiel des troupes — et qui étaient déjà les habitants du Maghreb bien avant l’arrivée de l’islam.
Le vrai problème : « conquête » ≠ « colonisation »
L’argument de Taddei repose sur un glissement sémantique. Les historiens distinguent rigoureusement les futuh (conquêtes militaires islamiques médiévales) de la colonisation européenne moderne — un système spécifique aux XVe–XXe siècles, articulé autour de l’extractivisme économique, de la traite négrière transatlantique et d’une hiérarchie raciale institutionnalisée. Dire que « tout le monde a colonisé tout le monde » parce que des conquêtes militaires ont existé dans toutes les époques, c’est mettre dans le même sac des réalités historiques de nature très différente.
Sur le plan logique, l’argument relève du tu quoque (ou whataboutisme) : établir que d’autres acteurs ont commis des injustices similaires n’invalide pas l’analyse des injustices d’origine. Que les conquêtes arabes aient existé ne change rien aux effets documentés de la colonisation française en Algérie, par exemple.
Qui diffuse le clip, et pourquoi ?
L’extrait circule massivement depuis des années dans les milieux nationalistes et identitaires (Terre et Peuple, Henry de Lesquen…) précisément parce que le glissement sémantique est difficile à repérer à l’oral. La vidéo est présentée comme une « destruction » du discours décolonial — mais elle ne réfute aucune thèse des historiens spécialistes de la colonisation. Elle s’adresse à un imaginaire, pas à un argument.
Conclusion
Taddei ne dit pas de fausses dates — la durée d’Al-Andalus est vérifiable et ses chiffres sont approximativement corrects. Mais l’équation implicite conquête arabe = colonisation européenne qu’il cherche à établir repose sur une définition volontairement floue du mot « colonisation ». Les faits historiques cités sont réels ; l’argument qu’il en tire ne l’est pas.
Sources
- Pierre Guichard, Al-Andalus, 711-1492 : Une histoire de l’Andalousie arabe, Hachette Littératures, 2001
- Encyclopædia Universalis — Al-Andalus, repères chronologiques
- Wikipédia — Conquête musulmane du Maghreb
- Xalima.com — Fatou Diome répond à Taddei (avril 2017)
- Wikipedia EN — Frédéric Taddeï